On imagine une backyard ultra comme un lent naufrage physiologique, un corps qui craque tour après tour jusqu’à l’effondrement. Les prises de sang faites toutes les quatre heures sur 12 coureurs, dont un détenteur du record du monde, racontent une autre histoire : le cœur et le taux de lactate restent globalement stables presque jusqu’au bout. Le 7 novembre 2026, 100 participants se présenteront sur une boucle de 6,706 kilomètres à répéter chaque heure jusqu’à l’épuisement du dernier, dans l’événement caritatif imaginé par Clément Deffrenne, alias Clemquicourt. 50 places sont réservées à des coureurs amateurs. Le genou qui grince depuis six semaines sur une sortie longue classique trouve ici un écho direct : ce format qui accueille Kilian Jornet et Tibo InShape use le corps par un mécanisme précis, celui de la répétition identique heure après heure.
Un format calibré au mètre près
6,706 kilomètres. Pas 6,7, pas 7 : la boucle imposée aux 100 participants tient sa précision d’un calcul vieux de plusieurs décennies. Gary Cantrell, dit Lazarus Lake, également créateur de la Barkley, a fixé cette distance parce que 4,167 miles parcourus chaque heure équivalent exactement à 100 miles en 24 heures. Le principe reste simple : à chaque heure, tous les coureurs repartent ensemble et seul celui qui boucle la distance dans le délai reste en course. Le record du monde de la discipline appartient à l’Australien Phil Gore : 119 tours, soit 797,9 kilomètres, posés le 26 juin 2025 à Dead Cow Gully, dans le Queensland. Clemquicourt reprend cette armature mais la détourne largement : des équipes se forment autour d’une cagnotte redistribuée heure par heure et toute la course est pensée pour une diffusion Twitch, défis compris. Le peloton, lui, n’a rien d’anonyme : 100 noms choisis un par un.
50 tickets d’or, un principe simple
50 places sur 100 portent un nom qui sonne comme un clin d’œil à Roald Dahl : les tickets d’or. L’autre moitié réunit des athlètes de haut niveau et des créateurs de contenu, dans une liste qui a fait tourner les têtes du milieu du trail. Kilian Jornet y côtoie Blandine L’Hirondel, double championne du monde de trail et première femme à passer sous les 22 heures à l’UTMB en 2026, avec un chrono de 21h54min49s. Autour d’eux, Tibo InShape, Domingo, Zack Nani, Laink, Baghera, Le Bouseuh, Hugo Tout Seul, Raska, Ben PLG, Giuseppe, Le Corbzz, Kaatsup et Mathieu Blanchard complètent un plateau que les organisateurs eux-mêmes qualifient d’improbable. Le mécanisme de la course, lui, ne fait pas de distinction entre un champion du monde et un abonné YouTube :
- Départ groupé de tous les coureurs encore en lice, au sommet de chaque heure.
- Un tour de 6,706 km à boucler avant la sonnerie suivante.
- Élimination immédiate pour qui n’a pas franchi la ligne dans le délai.
- Victoire au dernier participant capable de s’élancer seul à l’heure suivante.
Le tri des créateurs n’a d’ailleurs pas suivi la seule logique de l’audience. Clemquicourt a répété vouloir des profils qui courent réellement, capables de tenir leur place dans l’univers de la course plutôt que de simples signatures qui font grimper les vues. Une nuance qui compte pour qui a déjà refermé un article « casting people » sans y trouver la moindre donnée sur ce qui se joue réellement dans le corps de ces 100 coureurs.
Ce que les prises de sang ont vraiment montré
12 volontaires, parmi lesquels le détenteur du record du monde de la discipline, ont couru une backyard ultra sous surveillance médicale en avril 2023. L’équipe de Kevin De Pauw, de la Vrije Universiteit Brussel, a publié les résultats en 2024 dans l’European Journal of Sport Science. Elle enregistrait la fréquence cardiaque en continu. Toutes les quatre heures, une prise de sang mesurait le lactate et un test évaluait le temps de réaction. Le résultat contredit l’intuition. Les deux marqueurs restent globalement stables sur la durée, avec une légère baisse en fin de course seulement. Les temps de réaction ne se dégradent pas non plus de façon significative : les bénéfices de l’exercice sur les fonctions cérébrales semblent compenser les effets ralentisseurs de la fatigue.

Les chercheurs bruxellois retiennent une notion simple : la résistance à la fatigue prédit mieux le classement final que la VO2max de départ.
Les chiffres derrière ce constat donnent la mesure du format : 34 tours complétés en moyenne (de 14 à 63 selon les coureurs), pour un temps de récupération moyen de 12,4 minutes par heure, avec des écarts allant de 1,1 à 25,8 minutes. La stratégie de chacun se joue sur ces quelques minutes de répit : elles séparent un coureur encore lucide au dixième tour d’un autre déjà en difficulté.
Backyard, marathon, UTMB : un même corps, quatre épreuves
Comparer une backyard ultra à un marathon revient à comparer un métronome à un sprint prolongé. Le tableau ci-dessous aligne les repères qui comptent pour un coureur qui se demande où se situe vraiment le risque, entre une boucle répétée à l’infini et un tracé parcouru une seule fois.
| Distance par unité d’effort | 6,706 km répétés chaque heure | 42,195 km en une seule fois | Environ 170 km en une fois, D+ proche de 10 000 m | Boucle fixe de 400 m à 1 km, répétée sans fin |
| Mode d’arrêt de la course | Élimination au sommet de l’heure en cas de retard | Ligne d’arrivée unique | Barrières horaires à chaque poste de ravitaillement | Chronomètre fixe, arrêt libre du coureur |
| Repos moyen observé | 12,4 minutes par tour (étude VUB, 2023) | Aucun repos prévu pendant l’épreuve | Quelques minutes aux postes de ravitaillement | Aucun repos, allure gérée en continu |
| Blessure de surutilisation la plus citée | Périostite tibiale médiale, syndrome de l’essuie-glace | Tendinopathie d’Achille, syndrome fémoro-patellaire | Ampoules, tendinopathies, troubles digestifs | Fasciite plantaire, périostite |
Le lecteur qui s’entraîne pour un premier semi ou qui enchaîne les fartlek du mardi n’ira jamais courir 34 tours d’affilée. Mais le mécanisme d’usure qui frappe ces boucles identiques, répétées à la même vitesse imposée, ressemble beaucoup à celui d’une sortie longue mal dosée, répétée semaine après semaine sur le même bitume.
Le tibia trinque plus que le cœur
Boucler la même distance 60 fois d’affilée sollicite les mêmes points d’appui, toujours dans le même ordre et à la même cadence imposée. C’est ce schéma répétitif, plus que l’effort en lui-même, qui explique les blessures les plus fréquemment rapportées sur ce format : la périostite tibiale médiale (inflammation du périoste du tibia sous l’effet de chocs répétés) et le syndrome de l’essuie-glace (frottement de la bandelette ilio-tibiale sur le condyle fémoral externe, exacerbé par un terrain plat parcouru en boucle). La fasciite plantaire suit le même chemin : elle gagne du terrain à mesure que l’appui se dégrade avec la fatigue. Ça vaut surtout pour les boucles plates et roulantes. Sur un tracé vallonné comme ceux qu’affectionne Clemquicourt, l’alternance montée-descente répartit la charge autrement et retarde ces schémas de blessure.
Pourquoi Tibo InShape peut tenir face à Kilian Jornet
Kilian Jornet affiche un palmarès que la plupart des 100 participants n’approcheront jamais : victoires en Himalaya, records de vitesse sur des sommets que d’autres mettent des jours à gravir. Rien de tout ça ne garantit pourtant qui lèvera les bras le 8 novembre au matin. L’étude bruxelloise pointe une autre variable : cette résistance à la fatigue, soit la capacité à répéter un effort sous-maximal heure après heure sans que la lucidité ou la motivation ne s’effondrent en premier. Un créateur de contenu habitué à tenir 16 heures de direct devant une caméra a peut-être là un avantage que sa VO2max ne mesurera jamais. C’est ce que le pari de Clemquicourt met en scène, sans le formuler ainsi.
Le lieu de la course reste secret, y compris pour les 50 détenteurs d’un ticket d’or. La boucle qu’ils devront répéter toute la nuit reste secrète elle aussi : ils ne la découvriront que quelques jours avant le départ, le 7 novembre.
