Tout coureur en a vu passer une centaine sur Instagram avant son premier semi. Citations sportives plaquées sur fond de lever de soleil, athlète stylé en silhouette, font qui imite Steve Prefontaine. Sur le moment, ça marche. À la semaine 8 d’un plan marathon, alors que le tibia gauche commence à chauffer et que le boss a refusé deux congés, l’effet retombe.
La question n’a rien d’anecdotique. Une bonne formule peut faire sortir un coureur de son canapé un mardi pluvieux. Une mauvaise, ou une fausse attribuée au hasard à Mandela ou à Pelé, rajoute du bruit. Trois citations sourcées passent l’épreuve d’un cycle d’entraînement complet, et la recherche en endurance précise depuis quelques années ce que le discours motivationnel apporte vraiment.
George Sheehan : « We are all athletes »
George Sheehan était cardiologue à Red Bank dans le New Jersey quand il a publié Running and Being: The Total Experience en 1978. Best-seller du New York Times sur 14 semaines en 1978, le livre est toujours une référence dans le running US. Sa formule la plus reprise tient en une phrase :
« We are all athletes. The only difference is that some of us are in training and some are not. »
Ce qui rend la phrase utile pour un coureur amateur avec deux genoux capricieux, c’est qu’elle ne hiérarchise pas. Pas de « champions vs autres », pas de « vrais coureurs vs touristes ». On est athlète. À l’entraînement ou hors entraînement. Cette posture pèse à la semaine 9 d’un plan, quand l’envie de comparaison Strava commence à miner le moral.
Sheehan utilisait aussi régulièrement : « The difference between a jogger and a runner is an entry blank. » Un dossard, et la ligne entre le joggeur et le coureur s’efface.
Eliud Kipchoge : « No human is limited »
Le 12 octobre 2019, à 8h15 du matin, sur le circuit fermé du Prater à Vienne, Eliud Kipchoge boucle le marathon en 1h59min40s. Le projet INEOS 1:59 Challenge n’est pas homologué pour cause de peloton de lièvres tournants et de ravitaillements à vélo, mais le chrono devient un repère mental pour des millions de coureurs. La phrase qui clôture l’événement :
« No human is limited. »
L’usage qu’on peut en faire pour soi-même demande un ajustement. Personne dans le peloton « fragile runner » 35-55 ans ne va courir un sub-2 sur marathon. Mais l’idée que le plafond personnel se situe systématiquement au-dessus du chrono affiché sur le dernier 10 km, ça, c’est utilisable. Kipchoge a aussi répété, plus terre-à-terre : « Only the disciplined ones are free in life. » Pour un coureur qui jongle entre boulot, enfants et quatre sorties par semaine, cette deuxième phrase tient peut-être mieux la distance.
Arthur Lydiard : « Train, don’t strain »
Arthur Lydiard, entraîneur néo-zélandais né en 1917, a sorti Peter Snell et Murray Halberg avec des médailles d’or aux Jeux de Rome 1960 et de Tokyo 1964. Son approche, popularisée dans Running with Lydiard (1978), repose sur le volume aérobie lent : 100 miles par semaine en endurance fondamentale avant toute séance de qualité. Son crédo tient en trois mots :
« Train, don’t strain. »
S’entraîner, pas se forcer. Pour un coureur fragile, c’est la phrase la plus exploitable du lot. Elle s’applique le mardi soir quand on hésite à faire la séance fractionnée prévue malgré le DOMS du dimanche dernier. Elle s’applique aussi au moment de comparer son plan à celui d’un voisin Strava qui aligne 80 km/semaine pendant que vous en êtes à 45. Lydiard pensait que la majorité des blessures de coureur amateur viennent d’un excès d’intensité sur fond aérobie insuffisant. Quarante ans plus tard, la recherche sur la polarisation 80/20 (Stephen Seiler) lui donne plutôt raison.
Ce que dit la science du discours motivationnel
Au-delà du folklore, l’auto-suggestion verbale a fait l’objet d’études contrôlées. L’équipe d’Anthony Blanchfield et Samuele Marcora à l’Université du Kent a publié en 2014 dans Medicine & Science in Sports & Exercise un essai sur le self-talk en endurance (« Talking yourself out of exhaustion », 46(5):998-1007). Vingt-quatre cyclistes, deux groupes, l’un entraîné pendant deux semaines à utiliser quatre phrases motivantes personnalisées pendant l’effort, l’autre non. Résultat : le groupe self-talk améliore son temps jusqu’à épuisement à 80% de la puissance maximale aérobie de 637 secondes à 750 secondes, soit près de 18%. La perception de l’effort (RPE Borg) baisse en parallèle.
Le mécanisme proposé par Marcora s’appuie sur son modèle psychobiologique de la fatigue. Le cerveau décide d’arrêter avant le muscle, sur la base d’une évaluation continue effort perçu vs motivation à continuer. Le self-talk déplace le curseur côté motivation. Une citation utile fonctionne donc comme un raccourci préenregistré pour cet ajustement.
Reste à choisir des phrases qui résonnent personnellement. Une citation imposée par Instagram ne tient pas. Une phrase choisie après réflexion, qui répond à une douleur réelle, passe le seuil utile.
Trois questions pour fabriquer sa propre formule
Plutôt que de recycler les top 50 Pinterest, les coureurs qui tiennent un plan sur 16 semaines fabriquent souvent leur formule. Trois questions aident à la trouver :
- Qu’est-ce qui vous arrête à la 8e semaine ? Le doute physique, la comparaison sociale, la fatigue mentale, l’ennui ? La formule doit cibler ce point précis.
- Quelle phrase courte (5 à 8 mots) vous reviendrait spontanément à la 35e minute d’une sortie longue ? Si elle ne tient pas dans une expiration, elle est trop longue.
- Avez-vous vu cette phrase associée à un athlète ou un entraîneur que vous respectez ? L’attribution compte. Une formule anonyme passe moins bien qu’une phrase sourcée.
La citation qui aide vraiment, c’est celle qui survit à la blessure et au quatrième hiver consécutif. Sheehan, Kipchoge et Lydiard sont vérifiables : leurs formules viennent de sources réelles et tiennent au-delà d’un story Instagram à 9h du matin.