Au marathon de Paris 2026, 57 464 coureurs ont payé leur dossard. 688 d’entre eux ont reçu des services spéciaux (bidons personnalisés, accès prioritaire), avantages logistiques. Les 56 776 autres se sont débrouillés seuls. Ces 688 coureurs représentent 1,2 % du peloton. Ce sont les seuls qui courent sous 2h50. Et visiblement, les seuls qui comptent pour l’organisation.
Le pacer réservé aux élites est devenu le symbole d’une fracture qui ne dit plus son nom : la gentrification du marathon. La course populaire s’est transformée en produit à deux vitesses. Et ce sont les coureurs les plus lents, ceux qui paient le même prix, qui restent le plus longtemps sur la route, qui peuplent les photos officielles (qui financent les avantages des autres.)
1,2 % des coureurs. 100 % des avantages.
Revenons aux chiffres. Le dossard du Marathon de Paris 2026 coûte 135 euros au minimum. Ce prix est identique pour le coureur qui finit en 2h48 et pour celui qui finit en 4h45. Sauf que l’un court avec un bidon réutilisable fourni par l’organisation, dans une zone dédiée, sans perdre de temps aux ravitaillements. L’autre porte sa flasque ou s’arrête aux stands.
L’organisation a justifié ce choix auprès de L’Équipe : remplir une flasque représente une « perte de temps critique » pour les coureurs d’élite. Pour quelqu’un qui court en 4h30, les arrêts aux ravitaillements représentent 2 à 3 minutes sur l’ensemble de la course. La même organisation n’a pas jugé ces 2 à 3 minutes dignes d’attention.
Ce n’est pas un détail logistique. C’est un choix politique. Le message est clair : certains temps de course méritent des égards. Les autres, non.
Au marathon d’Annecy, la même logique s’est appliquée aux pacers personnalisés. L’usage de meneurs d’allure dédiés y était réservé aux profils « médiatiques ou invités », comprenez : à ceux qui apportent de la visibilité à l’événement. Le coureur lambda, lui, se contentait des meneurs d’allure collectifs. Pratiques. Fonctionnels. Mais pas pour lui seul.
Le coureur moyen finance ce qu’il ne reçoit jamais
Le temps médian au Marathon de Paris tourne autour de 4h15. Cela signifie que la moitié des 57 000 participants met plus de 4 heures. Ce sont ces coureurs, entre 4h et 5h, parfois plus, qui constituent le marathon. Pas les 688 finishers sous 2h50.
Les 132 millions d’euros générés par les droits d’inscription en France en 2025 (Observatoire du Running 2026) ne viennent pas des élites. Elles ne paient souvent rien : invitées, défrayées, logées. Ce sont les amateurs qui font tourner la machine. Et ce sont eux qu’on équipe en dernier.
Ce paradoxe est au cœur du problème. Le marché du running en France pèse désormais 1,5 milliard d’euros, en hausse de 20 % selon les dernières données sectorielles. Les organisateurs ont compris que les coureurs lents sont une manne financière. Mais leur modèle de prestige reste calqué sur les élites.
Résultat : le coureur de 4h30 paye pour un produit dont il ne voit pas la promesse tenue. Il arrive au marathon pour vivre une expérience. Il la vit seul, sans soutien organisationnel, pendant que les autres bénéficient d’une infrastructure dédiée.
La fausse justification du mérite sportif
L’argument qu’on entend souvent : « Les élites méritent ces avantages. Ils s’entraînent plus. Ils performent plus. » C’est séduisant. Et c’est faux, au sens où il s’applique à un marathon civil.
Un marathon professionnel, c’est Kipchoge à Berlin, payé pour courir, avec un staff dédié, des pacers engagés sur contrat, une préparation de six mois encadrée par des physiologistes. Personne ne conteste ça.
Un marathon populaire, c’est 57 000 personnes qui ont économisé 135 euros, s’entraîné après le travail pendant six mois, pris un congé pour être là un dimanche matin. L’organisation n’a pas été mandatée pour primer les meilleurs. Elle a été mandatée pour organiser une course pour tous.
En pratique, un pacer a un impact transformateur bien plus grand sur un coureur de 4h15 que sur un coureur de 2h48. Le coureur rapide a des entraîneurs, un club, des partenaires techniques. Le coureur de 4h n’a souvent que lui-même. C’est là que le pacer fait vraiment la différence. C’est là qu’il n’existe pas.
Ce que les organisateurs ont décidé de ne pas voir
L’Observatoire du Running 2026 recense 13,2 millions de pratiquants en France. 63 % des nouveaux coureurs sont des femmes. 44 % des débutants ont moins de 24 ans. Ce running-là, jeune, féminin, accessible, est exactement le public que les marathons cherchent à capter pour remplir leurs 57 000 dossards.
Ce public ne court pas en 2h50. Il court en 4h30, en 5h, parfois plus. Il a besoin de soutien, de repères, de la sensation que l’événement a été pensé pour lui. Pas d’un produit premium dont il finance les options sans jamais y accéder.
Le marathonien moyen reste sur la route 90 minutes de plus que le coureur d’élite. Il traverse les mêmes rues, franchit la même ligne, paie le même dossard. Il mérite au moins le même niveau d’attention logistique.
L’enjeu n’est pas seulement symbolique. Dans les enquêtes running 2025, 62 % des coureurs déclarent avoir du mal à trouver un dossard dans les événements qu’ils visent. La demande est massive. Si les organisateurs font le choix de servir le bas du tableau en touriste, ils prendront un jour le risque que ce public se détourne, vers des formats plus courts, des courses locales ou simplement vers le parc du dimanche.
Rendre les pacers à ceux qui en ont besoin
La solution n’est pas complexe. Elle demande seulement de changer de perspective : à qui s’adresse vraiment ce marathon ?
Des organisations comme le Marathon du Petit Train du Nord proposent des pacers pour des allures de 4h, 4h30, 5h. Ce n’est pas un exploit logistique. C’est une décision. Celle de considérer que le coureur de 4h30 mérite un repère humain autant que le coureur de 2h50.
Des courses comme le « Marathon Pour Tous » des Jeux Olympiques de Paris 2024, organisé la nuit, sur le même parcours que les athlètes olympiques, avec des pacers pour tous les niveaux, ont montré ce que ressent un coureur amateur quand l’organisation le traite comme une priorité, pas comme un remplissage de peloton.
Ce n’est pas une question de budget. Le Marathon de Paris génère des revenus suffisants. C’est une question de qui l’on choisit de servir. Et pour l’instant, le choix est fait : les 1,2 % en tête. Le reste attend aux ravitaillements.
La vraie question n’est pas de savoir si les élites méritent leurs pacers.
C’est de savoir pourquoi les autres ne les méritent pas.