Un coureur sort de la forêt après 3 heures de trail. Il jette un coup d’oeil à son Fenix : fréquence cardiaque, cadence respiratoire, récupération estimée. Il ne sait pas que cet algorithme de fréquence respiratoire fait l’objet d’un litige fédéral depuis septembre 2025. Suunto a déposé plainte contre Garmin devant le tribunal fédéral du district est du Texas, invoquant cinq brevets. Garmin a répondu avec un contre-mémoire de 218 pages en décembre 2025. Ce qui semblait être un contentieux de niche est devenu le conflit juridique le plus sérieux dans le secteur des montres GPS multisport, sur un marché évalué à 2,59 milliards USD en 2025.
Cinq brevets, des millions de montres Garmin concernées
La plainte initiale de Suunto, enregistrée le 22 septembre 2025, vise une liste longue de modèles Garmin : Marq, Fenix, Epix, Instinct, Venu et les séries Forerunner. Les cinq brevets couvrent trois domaines distincts.
Le premier concerne la détection et le suivi de coups de golf par GPS, technologie qui reconnaît les impacts et enregistre leur position. Le deuxième porte sur la mesure de la fréquence respiratoire par dérivation depuis les données de fréquence cardiaque et de variabilité cardiaque (HRV). Le troisième groupe englobe la conception d’antennes intégrées dans des boîtiers métalliques, y compris les configurations en mode fente.
Pour les coureurs de trail, c’est le brevet sur la respiration qui pèse le plus directement. Cette fonctionnalité apparaît dans la quasi-totalité des Fenix et Forerunner récents, sous l’appellation « fréquence respiratoire ». Si Suunto obtient gain de cause, Garmin devrait modifier le firmware ou verser des redevances sur chaque montre vendue depuis l’introduction de cette fonctionnalité.
Le retournement du brevet ‘306 : Garmin contre-attaque avec ses propres licences
La réponse de Garmin en décembre 2025 introduit un élément que la plupart des analyses du litige ont ignoré. Le brevet ‘306, précisément celui sur la fréquence respiratoire via les données cardiaques, aurait été licencié par Suunto à Garmin dès 2003. Garmin avance que Suunto ne peut pas invoquer l’infringement sur un brevet qu’il a lui-même accordé en licence des décennies plus tôt.
Garmin va plus loin. Dans son contre-mémoire, il affirme que les droits de Suunto sur les brevets ‘241 et ‘306 seraient limités aux infractions postérieures à 2022, du fait d’une cession de droits liée à une acquisition antérieure dans le secteur sportif américain. Ce point de droit changerait l’ampleur des dommages potentiels.
Le contre-mémoire cite aussi cinq brevets propres à Garmin pour contre-attaquer, dont un brevet de 2024 sur l’intégration d’une lampe-torche dans une montre, fonctionnalité présente sur le Fenix 7X depuis 2022. Ce dernier point a suscité des commentaires dans la communauté spécialisée : DC Rainmaker a documenté que des montres fictives, de L’Inspecteur Gadget à diverses productions hollywoodiennes, affichaient des lampes-torches intégrées bien avant 2022, ce qui fragilise la solidité revendiquée de ce brevet spécifique.
Qui a vraiment innové en premier ?
Le contre-mémoire de Garmin formule une thèse claire : Suunto aurait systématiquement « deux ou trois ans de retard » par rapport à Garmin sur le plan technologique. Cette affirmation ne tient pas à l’examen factuel.
Sur les deux points vérifiables disponibles, Garmin se trompe dans ses propres références :
- Sur le GPS intégré dans une montre : Garmin avance avoir lancé son premier produit GPS avant Suunto. En réalité, Garmin a sorti le Forerunner 201 en 2003 et Suunto a lancé son premier GPS intégré la même année avec le Suunto X9. L’antériorité revendiquée n’existe pas sur ce point.
- Sur l’App Store pour montres connectées : Garmin situe son App Store avant celui de Suunto. La chronologie est l’inverse : Suunto a ouvert le Suunto App Zone en 2012, Garmin Connect IQ en 2014. Suunto a précédé Garmin de deux ans.
Ces inexactitudes dans un document légal de 218 pages affaiblissent la crédibilité narrative de Garmin, même si elles ne changent pas nécessairement l’issue juridique sur les brevets en question.
La dimension stratégique : Dongguan Liesheng en ligne de mire
En mai 2022, la société chinoise Liesheng (Dongguan Liesheng Electronic Technology) a racheté Suunto à Amer Sports. Garmin a intégré cette information dans sa contre-attaque. Son contre-mémoire cible explicitement Dongguan Liesheng, la maison-mère, en lui imputant des infractions via une gamme de montres sans marque reconnue distribuées sur Amazon aux États-Unis.
Cibler la maison-mère chinoise, c’est compliquer le financement du litige pour Suunto et freiner ses capacités d’investissement en R&D. Le marché GPS montres trail affiche un CAGR de 6,83% jusqu’en 2035 selon Market Research Future. L’enjeu réel, c’est la capacité des deux entreprises à financer leur développement produit pendant que le litige court.
Garmin opère depuis une position de force. Le chiffre d’affaires du segment fitness a progressé de 40% au premier trimestre 2024, selon les résultats publiés par le groupe. Le chiffre d’affaires total attendu pour 2024 atteignait 6,12 milliards USD. Suunto attaque un acteur dont la trésorerie peut absorber une procédure longue.
Ce que le litige change concrètement pour les acheteurs de montres trail
Aucun modèle Garmin ni Suunto ne risque de disparaître des rayons du fait de ce litige. Les procédures de ce type durent des années avant tout verdict exécutoire. Mais plusieurs scénarios méritent d’être suivis.
Si Suunto obtient une injonction préliminaire sur le brevet ‘306, Garmin devrait désactiver ou modifier l’algorithme de fréquence respiratoire par mise à jour firmware sur les montres visées. Ce scénario reste peu probable avant 2027. Un accord amiable, sous forme de licences croisées, reste l’issue la plus fréquente dans ce type de litiges entre acteurs du sport connecté et permettrait aux deux marques de poursuivre leurs développements sans modification produit.
Pour les coureurs, l’implication la plus concrète est indirecte : chaque trimestre de litige mobilise des ressources juridiques qui ne vont pas en R&D. Dans un marché où Garmin détient environ 75% des utilisateurs GPS multisport sérieux selon les données de la plateforme Runalyze, toute perturbation de son cycle de développement profite à Polar, Coros et Apple Watch Ultra, qui poussent sur le segment trail depuis 2023.
Un précédent dans un secteur habitué aux brevets offensifs
Le secteur des montres connectées a déjà connu ce type de guerre. Apple et Samsung ont passé des années devant les tribunaux sur des brevets liés aux écrans tactiles. La différence ici : le litige Suunto-Garmin porte sur des fonctionnalités de trail précises, respirométrie, antennes en boîtier métal, GPS golf, pas sur des interfaces génériques que tout le monde partage.
DC Rainmaker notait en mars 2026 que l’aspect le plus éclairant du dossier n’est pas de savoir qui a raison mais d’observer le déséquilibre de taille. Garmin peut contre-attaquer sur cinq brevets simultanément, étendre le front à la maison-mère chinoise et absorber plusieurs années de frais juridiques. Suunto a surtout une antériorité factuelle que le contre-mémoire de Garmin n’a pas réussi à effacer.
La prochaine audience sur les délais de procédure est attendue dans le district du Texas. Si Suunto obtient des dommages significatifs, Polar et Coros auront une bonne raison de sortir leurs propres dossiers de brevets.